Critiques

Article paru dans « les Cahiers de la Peinture », n°346 - Mars 2001

« Selon Gerda Sutton, dans sa peinture « le thème ne varie jamais, mais il peut être exprimé de façon tantôt directe et tantôt indirecte. »

Le plus grand nombre de toiles que j'ai vues dans son atelier sont des peintures figuratives d'opinion, où elle exprime une prise de position contre le plus gros de l'information, dénoncée comme propagande mensongère.

« Le thème ne varie jamais » : c'est la prise de position qui me semble être le contour du thème constant. Le noyau du thème est l'indignation du peintre face aux drames humains réels dont elle est consciente et qui lui sont cachés ou transformés par l'information : « On ne sait pas ce qui se passe ; on sait ce qu'on nous dit », dit-elle.

Utilisant l'écriture dans la peinture et étant donné son propos, Gerda Sutton n'a pas besoin de donner des titres à ces œuvres dont l'ensemble constitue le manifeste d'une révolte contre le mal caché et apparent.

Il y a deux époques dans l'histoire de l'art moderne au vingtième siècle où des peintres ont produit des œuvres dont on peut rapprocher cette production de Gerda Sutton : la période précédant l'avènement du nazisme en Allemagne et les années 1970 en France dans le cadre du Salon de la Jeune Peinture. Ce furent des travaux conçus dans une ambiance de groupe et suscités par un militantisme contre une politique ponctuelle. Le mérite de cette femme peintre c'est de mener bataille en solitaire et de choisir « l'information » comme sujet pictural caractéristique, qu'elle observe comme un modèle, une nature morte, un nu, un paysage…, pour y dénoncer un mal du temps, permanent et non ponctuel.

La ville est le fond du tableau et quoique la manière de composer évoque l'affiche, on découvre des plans et de la profondeur dans l'espace pictural, de sorte que le thème, dont elle dit qu'il ne varie jamais, peut être apprécié comme un « objet » situé dans l'espace. Je suis tenté d'attribuer à Gerda Sutton le projet nourri et réussi de voir sur la toile une prise de vue de peintre et non de photographe, plus réaliste que le cliché, plus émouvante aussi car elle est « pensante » et a de la rhétorique. C'est dans la rhétorique que je m'explique l'affirmation que le thème qui ne varie jamais « peut être exprimé de façon directe ou indirecte ». Dans Votez pour moi, de l'arrière-plan sombre et triste de la ville, la voix des (fantômes ?) répond en rhétorique au superman de l'avant-plan éclairé par l'information : le thème est exprimé ici de façon indirecte. Dans d'autres tableaux : Arrêtez le massacre, ou encore Aidez-nous, on ne peut pas dire que l'expression est directe, car les inscriptions ne se répondent pas.

Le style du dessin est expressionniste, c'est-à-dire visant seulement à rendre le sens basique de la figure et à exprimer le sens dramatique dont l'auteur veut qualifier cette figure : tragique, ironique, humoristique..

Ce style du dessin s'avère parfaitement adapté et propice à une peinture d'opinion.

à A leur tour, les couleurs de Gerda Sutton contribuent à construire le sens, de même que leurs tonalités avec lesquelles elle crée des effets de contraste lui permettent de faire avancer ou reculer les plans et les personnages qui animent ses vues, et grâce auxquelles elle produit les effets de clair-obscur utile à sa rhétorique générale.

Cette peinture spectaculaire qui s'adresse en premier lieu à l'intelligence a des qualités plastique profondes qui se mesurent dans l'efficacité du rendu de ses messages et par l'atmosphère théâtrale que le peintre crée dans chaque tableau.

Gerda Sutton est un peintre à découvrir et honorer comme chroniqueur et critique des malheurs du temps et de l'intoxication informationnelle. Elle a été formée à l'atelier d'André Lhote, où elle a rencontré le peintre Frédéric Menguy (cf. Les Cahiers de la Peinture, n° 344), et participé vers 1965 aux manifestations du groupe Reflets.

J'ai vu dans son atelier des œuvres anciennes dans un tout autre style que celui que j'ai décrit, des paysages légèrement cubistes, un vieillard couché, dans un style expressionniste évoquant Otto Dix, émouvant par le sentiment de sa souffrance stoÏque, et un autoportrait vers l'âge de vingt ans exprimant une saississante force tranquille.

Mondher BEN MILAD